Oui, j'ai eu un amour déchirant, dévorant, et mon subconscient en a gardé la
trace.
Cet amour, C'était Youri ... Je savais que son véritable nom était Georges
...
D'âge en âge, je recherche Youri qui, pour moi, personnifie l'amour. Est-ce devenu
un mythe ou est ce une réalité ?
Je veux redire combien Youri a marqué ma vie. Pour ceux qui ont lu mon livre «Le
Temps hors du Temps», ce sera une répétition. Mais, pour les
autres, je veux conter notre histoire telle que je l'ai vécue...
Je suis à Provins, dans la ville haute, sur le terre-plein de la Porte Saint-Jean.
C'est une nuit calme, profonde, sombre. Les bois m'entourent.
J'entrevois à travers eux des maisons ; quelques fumées claires s'échappent de leurs foyers, donnant une vie à la nuit. J'entends des chants religieux, des litanies accompagnées d'une basse sonore semblable à un bourdon. Ce sont les chants des
offices du Vendredi Saint. Ils sont prenants, et éveillent en
ceux qui les entendent le désir d'une même communion.
Cette nuit, pleine de pensées religieuses, pourrait être le chant de l'harmonie du
monde. Mais, hélas !, l'angoisse est là pour certains et pour
moi-même. J'attends... Je sais que par l'ordre de l'évêque, on persécute à Provins. La peur a gagné beaucoup de ses habitants et cela m'effraie. Un moine encapuchonné est près de moi. Il tient par la bride trois chevaux sellés. Deux hommes arrivent ; ils
sont jeunes, de grandes capes qui me paraissent noires les enveloppent. Leurs
têtes sont couvertes d'une capuche, mais ce ne sont pas des
moines. L'un est très grand, l'autre petit. Le grand, Georges, a beaucoup d'aisance et de légèreté. Le petit, Blaise, plus serré dans son vêtement, marche lourdement et porte sous sa cape un gros paquet. Ils se mettent en selle après que Blaise ait confié le
paquet au moine. Puis il le reprend, mais je ne vois pas s'il le met dans une
sacoche de la selle. Le paquet est le Livre. Pendant un court
instant, j'ai vu ce livre enveloppé dans une étoffe de drap rouge. Il est très volumineux. J'ai vu «par transparence» une page du livre portant sept points d'or reliés par des lignes. Au moment où Blaise a repris le livre au moine, il s'est penché et,
j'ai vu, aussi par transparence qu'il portait au cou la croix
templière des huit béatitudes suspendue à une chaîne grossière en métal.
Georges m'attire profondément. Je me sens très liée à lui. Avant de se mettre en
selle, il m’enveloppe silencieusement d'un long regard. Puis
le moine se signe, et les trois cavaliers partent sans bruit.
Je sais qu'ils vont rejoindre Guichard dans son château pour lui confier le livre. Ils vont en confiance vers leur compagnon. Je sais que Georges et Blaise viennent de loin, et je me dis : «Partir, toujours partir, arriveront-ils vivants» ? J'ai une impression de déchirement au
moment de leur départ, comme si j'étais
frustrée. En état de demi-sommeil j'ai prononcé plusieurs
fois le nom de «Youri» me précisant que son véritable nom
était Georges, mais qu'on l'appelait Youri en souvenir du Pope. J'ai pensé aussi aux persécutions. Ma pensée ne pouvait se détacher de Youri. Je l'ai vu avec une telle précision que si je le rencontrais dans cette vie-ci je le reconnaîtrais immédiatement.
Quant au livre, je savais qu'il avait une importance capitale, qu'il fallait
absolument qu'il ne parvienne pas entre les mains de
l'évêque. Le voyage que Georges et Blaise entreprenaient pour le mettre à l'abri était, je le savais, plein de dangers.
Une nuit, j'ai revu Youri. Nous étions dans une petite salle souterraine à
Provins. Lui seul comptait pour moi malgré ceux qui nous
entouraient. Nos regards se pénétrèrent et j'ai vu dans ses yeux le signe de l'impossible. Je savais que je ne reverrai plus notre enfant, que je serai seule, que Youri repartirait. L'angoisse était sur nous.
Ce rêve a eu en moi une résonance extraordinaire.
J'ai compris que je venais de revivre des épisodes d'une vie antérieure dans
laquelle Youri et moi avions été unis. J'ai souhaité de
toutes mes forces revivre d'autres épisodes, comprendre quel a été le drame qui nous a privés de notre enfant, savoir quels événements nous obligèrent à nous cacher. Je pensais sans cesse à Youri et une nuit...
Je suis sur une plage méditerranéenne au sable brûlant. C'est une nuit claire du
Sud où le ciel transparent et pâle s'ouvre librement au rêve
et fourmille d'étoiles. La Voie Lactée flotte en écharpe au
milieu d'elles. Un village s'étend derrière moi, et la blancheur de ses maisons lui donne un aspect fantomatique. J'attends Youri... La nuit s'avance et s'obscurcit. Ses bruits mystérieux m’arrivent
mourants à travers l'ombre qui les porte. J'ai le mal de solitude... Mais voici
venir Youri qui chasse ce mal. Nous nous retrouvons, je sens
battre son coeur près du mien et je lui murmure «je t'aime, je n'ai jamais aimé que toi, Ta douce image est toujours là»...
La nuit, belle et douce nous enveloppe...
Mais l'aube blanchit à l'orient, les coqs s'appellent d'un bout à l'autre du
village, et il faut nous séparer...
Je suis dans la campagne, assise à terre près d'un bosquet à Provins, dans la
ville où j'ai aimé Youri.
La lumière mourante du jour me pénètre. L'ombre du soir commence à se répandre.
Les couleurs bleuissent la nature en fleur... Ce soir, mon
coeur est las... Les souvenirs reviennent en foule... La ronde des jours recommence... Je suis entre le rêve et l'état de veille. Les formes émergent du fond de mon âme. Les rêves d'un lointain passé, les espoirs, les désirs et les regrets de ce qui
n'a pas été ressurgissent devant moi. Nous remettons souvent
nos pas dans les pas des, ancêtres, mais on ne revient pas au
passé déjà vécu... On ne repasse pas deux fois par le même chemin... Je revois Youri, son sourire, ses yeux tendres et enveloppants, et je pleure sur moi-même, sur notre amour détruit, sur notre séparation. Je « sais » sans pouvoir l'expliquer que je ne le verrai plus... Le
moine Simon vient près de moi. Il partage ma peine... Il me
parle longuement de l'après vie... Il me redonne l'espérance
qu'un jour lointain nous nous retrouverons... Bercée par sa voix chaude et son affection, ma peine s'apaise... et mon rêve s'enfuit...
Une nuit, je suis avec mon Guide. Il me dit : «Je vais te montrer un épisode de ta
vie car tu as vécu dans une famille provinoise existante en
ce moment et que tu reconnaîtras un jour»...
Et je vois...
J'ai rencontré Youri en Grèce quand j'étais très jeune orpheline, très pauvre et
très sauvage. Je revois la pauvre maison dans laquelle
j'étais avec une femme. J'ai connu l'amour avec Youri en Grèce jusqu'à ce qu'il m'emmène à Provins.
Il était beau, riche seigneur. J'ai eu de lui un enfant qui m'a été volé par un
pope. Je ne l'ai jamais revu dans cette vie là. Le pope avait
des vues sur l'avenir de Youri et a voulu nous séparer.
Je me revois dans un endroit qui pourrait être Marseille où je dois retrouver
Youri et aller avec lui à Provins. C'est à ce moment-là que
se situent les scènes dans les souterrains...
Malgré mon grand désir, à ce jour, je n'ai plus jamais rêvé de
Youri.
Une nuit, j'ai retrouvé le ciel méditerranéen...
Je suis dans un grand cimetière où les tombes ne sont que des pierres posées à
même la terre parmi les cyprès. La bise souffle et leur
arrache des gémissements lugubres. Je me sens entourée par le mal de la haine qui tue lentement. J’erre comme une âme en peine...
Si quelque passant nocturne s'était aventuré dans la solitude glacée de ce champ
de repos, il aurait entendu parler tout haut dans l'ombre une
voix plaintive à qui personne ne répondait et qui, dans le rythme d'une folie douce, demandait aux étoiles où était Dieu.
Cette voix, cette vieille femme, c'était MOI.
N.-B. - Extraits de mon livre « Le Temps hors du Temps ». Editions Robert Laffont,
1973. Editions « J'ai Lu », 1977.
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